samedi 21 mars 2015

Henri Pena-Ruiz était à Limoges le 16 mars 2015 pour évoquer la laïcité





Il y a peu, le philosophe (agrégé, docteur d’Etat) Henri Pena-Ruiz était à l’ESPE de Limoges, dans le cadre des Journées philosophiques organisées cette année sur le thème captivant des religions. Devant un auditoire nombreux de jeunes se destinant au métier d’enseignant, de professeurs de philosophie et de quelques professeurs d’histoire-géographie-éducation civique, il a prononcé une conférence sur la laïcité, introduite par un hommage à ses amis disparus de Charlie Hebdo et non exempte de quelques propos polémiques (il milite en effet pour le Front de Gauche – on n’est pas obligé de penser comme lui qu’une VIème République serait plus laïque que l’actuelle…). Son intervention, émaillée de belles citations de poètes comme Hugo ou Aragon[1], s’est structurée en trois parties : historique – avec une tentative de démonstration par l’absurde de nécessité d’un Etat laïque –, philosophique et juridique ou, en tout cas, législative, sous les auspices d’Edgar Morin qui déplore qu’il y a un manque de régénération « historique » (les sources) de la laïcité.

Henri Pena-Ruiz a souhaité montrer comment, lorsqu’un Etat n’est pas laïque, c’est-à-dire lorsqu’il n’est pas dissocié de la religion, ou même lorsqu’il se mêle de la sphère privée (ce qui est d’ailleurs l’une des constantes du totalitarisme), la liberté individuelle ne peut s’épanouir, l’ « hérétique » ou celui soupçonné d’être tel étant menacé de mise à l’écart, d’emprisonnement ou même de mort. Ce fut le cas, indique le philosophe, des premiers chrétiens jetés aux lions par les empereurs romains. Henri Pena-Ruiz cite d’autres exemples : la croisade contre le catharisme jugé hérétique par l’Eglise catholique (dont il n’évoque malheureusement pas l’aspect politique) ; la Saint-Barthélémy le 24 août 1572 qui voit le massacre de protestants par les extrémistes catholiques (Pena-Ruiz en attribue sans doute à tort l’ordre au roi de France qui, au contraire, essaya d’après ce que l’on en sait d’interrompre les crimes) ; l’affaire Calas (1761) qui vit celui-ci, protestant, être accusé d’avoir tué son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme et être supplicié puis exécuté ; l’affaire du chevalier de La Barre (1766), âgé de 20 ans, supplicié et exécuté pour blasphème et sacrilège.
Dans les deux derniers cas, Pena-Ruiz rappelle le rôle joué par le philosophe Voltaire, dont François-Jean Lefebvre de La Barre était d’ailleurs un lecteur (son acte d’accusation précise qu’il détenait des « livres infâmes » dont le Dictionnaire philosophique et lorsqu’il est ensuite jeté au bûcher un exemplaire du livre est cloué sur son torse). Voltaire prend la défense du chevalier après coup, démonte les accusations, fait arrêter les poursuites contre les co-accusés. De même Voltaire avait-il réussi à faire réviser le procès de Calas et à obtenir un arrêt qui le déclarait innocent et réhabilitait sa mémoire. C’est à cette occasion qu’il écrivit son traité sur la tolérance (1763). Voltaire y invite à la tolérance entre les religions et prend pour cible le fanatisme religieux et présente un réquisitoire contre les superstitions religieuses.
Henri Pena-Ruiz évoque aussi l’Edit de Nantes signé le 30 avril 1598 par le roi Henri IV, qui est d’abord un édit de pacification fondé sur une amnistie générale suite aux guerres de religion, et un édit de tolérance qui assure la coexistence religieuse entre catholiques et protestants. Si l’édit est vu par les historiens comme un texte renforçant l’autorité royale et l’annonce de deux nouveaux principes : la liberté de conscience et la sûreté des personnes et du domicile, Pena-Ruiz s’attarde sur le mot tolérance, de tolerare (supporter, en latin). Pour lui, le mot implique qu’un « dominant » - le roi – supporte chez ses « dominés » - ses sujets – une autre religion que la sienne (ce qui n’est pas encore la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent libres et égaux en droits »). Par ailleurs, Louis XIV révoqua l’Edit en 1685.

            Hormis Voltaire, Henri Pena-Ruiz évoque, lorsqu’il est question d’Henri IV, la figure de Michel de L’Hospital (1506-1573), partisan de la tolérance civile, qui ne put empêcher l’intolérance religieuse. Il cite évidemment également Michel de Montaigne et surtout Baruch Spinoza (1632-1677), parmi les premiers philosophes à s’atteler à une exégèse rationaliste de la Bible qui l’amène à formuler la distinction entre le croire et le savoir (Traité Théologico-Politique, I, 1670). Pena-Ruiz souligne chez lui le découplage entre religion et puissance publique. De même cite-t-il John Locke (1632-1704), influencé par les théologiens baptistes. « L'Etat, selon mes idées, est une société d'hommes instituée dans la seule vue de l'établissement, de la conservation et de l'avancement de leurs intérêts civils. J'appelle intérêts civils, la vie, la liberté, la santé du corps ; la possession des biens extérieurs, tels que sont l'argent, les terres, les maisons, les meubles, et autres choses de cette nature. Il est du devoir du magistrat civil d'assurer, par l'exécution impartiale de lois équitables, à tout le peuple en général, et à chacun de ses sujets en particulier, la possession légitime de toutes les choses qui regardent cette vie. » Il ajoute, pour bien délimiter les frontières de chaque « compétence » (civile et ecclésiastique) : « La juridiction du magistrat temporel se termine à ces biens temporels, tout pouvoir civil est borné à l'unique soin de les maintenir et de travailler à leur augmentation, sans qu'il puisse ni ne doive s'étendre jusques au salut des âmes. » Pena-Ruiz cite Rousseau écrivant que la loi doit être l’expression de la volonté générale, indépendamment de la diversité des intérêts particuliers et des croyances de chacun.
Pena-Ruiz souligne que l’Etat n’a plus à dicter un modèle d’accomplissement, la res private n’est pas la res publica. Il souligne que l’Etat n’a pas à se mêler de la sphère privée, sinon, le totalitarisme advient. Henri Peña-Ruiz classe la croyance religieuse au rang des « options spirituelles », au même titre que l'agnosticisme et l'athéisme. Militant pour une égalité de traitement des convictions personnelles, il refuse tout privilège public accordé à la religion, de même que tout privilège public qui pourrait être accordé à l'athéisme. Le respect de la sphère privée des personnes implique que l'État s'abstienne de valoriser toute croyance particulière. Il condamne ainsi le régime concordataire en Alsace-Moselle qui, depuis Napoléon Ier, reconnaît et organise les cultes catholique, luthérien, réformé et israélite et permet à l'État de salarier les ministres de ces cultes et constitue donc une exception à la séparation des Églises et de l'État. En revanche, répondant à une question, il estime que le calendrier français est le fruit de l’histoire – avec des jours fériés d’origine chrétienne et d’autres républicaine) – et qu’il n’est pas pertinent de vouloir le modifier.

La loi doit garantir la concorde républicaine, la liberté de conscience, l’égalité des droits et l’universalité, source de fraternité. Les valeurs républicaines, dont la laïcité (source d’émancipation), sont des valeurs universelles.

Le philosophe souligne la nécessité de services publics et laïcs dans la République (Santé, Justice, Ecole…). Henri Peña-Ruiz, définit l'essence de l’Ecole dans une perspective à la fois « humaniste et républicaine », qui se veut fidèle aux Lumières, en particulier à Condorcet, auteur de L’instruction publique et la naissance du citoyen[2]. Selon le mot de Bachelard, qu’il cite, « l'École n'est pas pour la société, mais la société pour l'École ». Henri Peña-Ruiz s'en prend aux slogans mystificateurs et dévastateurs du pédagogisme, qu'il distingue de la pédagogie, comme placer l'élève au centre du système éducatif, ou encore l'impératif de transdisciplinarité. Il s’oppose à l’intrusion de la société dans l’Ecole (religions, économie, publicité…), souhaitant que celle-ci demeure, malgré les difficultés, un sanctuaire. Reprenant un mot de Régis Debray, il affirme que « la République a besoin de citoyens incommodes » qu’il appartient aux enseignants de former, ceux-ci devant apporter la culture aux élèves. Tout ceci impliquant la restauration de l’autorité du magister (et non du dominus). Répondant à une question, Henri Pena-Ruiz indique qu’il faut plutôt qu’enseigner le fait religieux à l’école, parler de toutes les formes de spiritualité, des mythes fondateurs et aussi de l’athéisme.


[1] Il fait de La rose et le réséda un poème de la laïcité.
[2] On relira avec intérêt Élisabeth Badinter et Robert Badinter, Condorcet : un intellectuel en politique, Fayard, 1988.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.