lundi 9 février 2015

Hommage à Lucien Souny

(c) Editions Lucien Souny

J'aimais Lucien Souny pour différentes raisons.

La première, c'est parce que j'avais découvert - adolescent - ce qu'était une vraie librairie dans celle de ce corrézien "monté" à Limoges en 1970: "Le plaisir du texte". Lycéen à Gay-Lussac, c'est-à-dire juste à côté, j'y traînais régulièrement. Je me souviens de son personnel, de sa charmante épouse. Parmi les livres qu'il me fit découvrir: Le fusil de chasse de Yasushi Inoué (Bibliothèque cosmopolite Stock) - c'était en 1982. J'ai toujours le petit livre à couverture rose. Nous eûmes des liens plus fréquents lorsqu'au tout début des années 80, je devins producteur et animateur d'une émission de radio sur HPS Diffusion, Analogie. Chaque samedi, à 20h et pendant 2h, je parlais culture, littérature, musique, avec différents invités. Lucien me donna l'occasion d'enregistrer divers auteurs à la librairie - j'ai en mémoire les rencontres avec Frédéric Pottecher, célèbre chroniqueur judiciaire d'alors, pour son livre Circonstances atténuantes et avec le plus controversé Paul-Loup Sulitzer, homme d'affaires et écrivain de best-sellers, pour Le Roi vert. Nous réalisâmes même certaines émissions spéciales entre ésotérisme et franc-maçonnerie. Cette dernière intéressait Lucien, qui publia des ouvrages de mon ami Serge Beucler - l'un des fils d'André - et de Michel Laguionie, dont je fis alors la connaissance avant de l'inviter à une manifestation culturelle que j'organisais à Noël 1985 au Pavillon du Verdurier à Limoges. Lucien soutint également ma revue littéraire Analogie, qui vit le jour en 1985. Peu de temps avant qu'il ne vende sa librairie et se lance à plein temps dans l'édition.

Le très bel ouvrage de Jean Hévras, par ailleurs ami de mon grand-père Marcel

Lucien Souny devint donc éditeur, un pionnier de l'édition régionale, bien avant Culture & Patrimoine ou les Ardents Editeurs. Un éditeur libre qui se riait de certaines institutions. Nous en plaisantions d'ailleurs ensemble. (Quelle idée, lorsqu'on y réfléchit à tête reposée, que de soumettre ses textes à des fonctionnaires chargés de répartir l'argent public... pas de quoi se dire indépendant, n'est-ce pas?). Lucien publia donc: sur la victoire du C.S.P. en coupe Korac (1983), sur Georges Guingouin, les bouchers de Limoges, Camille Tharaud, Henri Nanot, Les Ostensions, L'Ecole de Crozant, Léon Jouhaud, la tapisserie d'Aubusson, etc. Avec des auteurs de qualité - citons, parmi de nombreux autres: Jean-Marc Ferrer, René Rougerie ou Alain Galan (futur romancier de grand talent chez Gallimard). Progressivement aussi, Lucien édita ce que l'on pourrait qualifier de "romans du terroir". 

En 1994, alors que je présidais l'association Châlucet en Limousin ayant pour but l'achat de ce site majeur du Limousin par une collectivité locale pour sa sauvegarde, nous réalisâmes le premier livre à ce sujet depuis celui publié à la fin du 19ème siècle par Louis Guibert, historien limougeaud. Lucien décida d'en faire un "beau livre", illustré par des documents d'archives et par des photographies que je réalisais et surtout par celles de mon père Jean-Marie. Préfacé par Gérard Chandes, maître de conférences à l'Université de Limoges - "La présente monographie participe à la stratégie de réhabilitation que méritent ces ruines"... remarquait-il avec pertinence -, l'ouvrage avait ceci de nouveau qu'outre le déroulé historique classique, il situait Châlucet "au coeur d'un site naturel protégé" (partie rédigée avec l'aide de Corinne Géraud), reproduisait in extenso le rapport de Mérimée ayant précédé le classement, communiqué par la C.R.M.H., montrait que le site était depuis longtemps source d'inspiration pour les artistes et les écrivains, revenait sur l'histoire des tentatives de mise en valeur et proposait des circuits touristiques autour de Châlucet (dont il essayait aussi de fixer l'orthographe). Bien entendu, il s'agissait d'un ouvrage "avant fouilles", mais beaucoup était déjà dit. Ce fut d'ailleurs un succès, qui me valut de recevoir, par son descendant, la reproduction des notes et dessins de Louis Guibert élaborés pour la publication de son livre.

En 2001, Lucien publia mon Plaidoyer pour un limogeage, un territoire de l'intime qui eut une belle presse, jusque dans Le Nouvel Observateur. Il s'agissait ici de réfuter les clichés à propos de la ville, de proposer un itinéraire subjectif entre histoire et vocabulaire, des Lémovices à Mitterrand et Chirac, entre gastronomie et culture, urbanisme et lieux attachants, passé et présent, poésie et tradition sociale, sans faire l'économie de la politique. Le lancement, auquel participa Lucien, eut lieu, après une lecture d'extraits, autour d'un bon dîner au Pont-Saint-Etienne.

Par la suite, j'ai recroisé Lucien Souny à diverses reprises, y compris au vernissage d'une exposition de Max Eyrolle (autre corrézien "limogé") à Châteauponsac - l'occasion de parler aussi avec Marc Wilmart et Alain Rodet, également présents. Et à l'occasion du dernier "Lire à Limoges", nous avions promis d'aller bientôt manger ensemble. La vie ne l'a pas permis. Sa mort, à Noël dernier, non plus. Et j'en suis triste. "J'ignore ce que peut être la mort, mais je suis sûre que mes joies, mes peines, mes craintes ne me survivront pas." (Yasushi Inoué).

 

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