lundi 3 février 2014

Regarder à nouveau le monument aux Mobiles de la Haute-Vienne

En 1919, le 63ème R.I. défile devant le monument aux Mobiles
(c) Photothèque Paul Colmar
 
 
 
      Regardons-nous encore ce vieux et beau monument perdu près du cinéma Le Lido et comme déconnecté de la vie limougeaude actuelle? Sa signification est-elle claire pour les populations - en particulier tous ceux qui ont moins de... 50 ans? Ne devrait-il pas être, d'une manière ou d'une autre, rendu plus "lisible"?

        Le 18 juillet 1870 éclate la guerre franco-prussienne, dite « guerre de 1870 », qui oppose le Second Empire français au royaume de Prusse et ses alliés. Le conflit, qui dure du 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871, et dont les origines sont multiples, marque le point culminant de la tension entre les deux puissances, résultant de la volonté prussienne d'unifier l'Allemagne. Il se termine par une défaite française qui entraîna la chute du Second Empire français et de Napoléon III ainsi que la perte du territoire français de l'« Alsace-Moselle » (appelée parfois Alsace-Lorraine).
Le Limousin et Limoges prennent part à la guerre : un bataillon entier de la garde mobile est constitué dans la ville sous la direction du capitaine Duval. Les engagements volontaires se multiplient, comme celui de M. Etienne, alors âgé de 67 ans ou de Louis Dutour, qui avait 17 ans. Le 23 septembre, les soldats du 71ème Mobiles partent au combat avec seulement 102 cartouches par homme pour tout le conflit, les autres accessoires de la vie des camps lui arrivant peu à peu, tout au long de la campagne. Lorsque le 10ème régiment de Dragons quitte Limoges par le train au petit matin, des habitants nombreux viennent l’encourager. On chante La Marseillaise, on crie : « Vive l’armée ! Vive Limoges ! Vive la France ! au revoir ! ».  
Dans un livre publié en 1897 pour rendre hommage aux soldats, le comte de Couronnel, ancien capitaine, a raconté en détail la tragique épopée. Il indique par exemple qu’aucune carte du département dans lequel le 71ème Mobiles devait opérer n’avait été mis à la disposition des combattants. Il précise que tout manque : les vivres, les ustensiles, les couvertures, les sacs à dos, les chaussures aux bonnes pointures, l’expérience des soldats qui font « partir leurs armes en voulant les charger. » Celles-ci sont d’ailleurs de piètre qualité, d’anciens modèles. Voulant se procurer du bois pour réchauffer la troupe, un homme fait une chute mortelle en tombant d’un arbre. Les bataillons stationnent sans abri plusieurs heures sous la pluie et dans la boue. Ils se couchent parfois sans rien manger. Les ordres reçus par les capitaines sont imprécis. Le 2 décembre, dans un froid glacial, après une nuit passée à faire brûler tout le bois disponible et à marcher pour se donner un peu de chaleur, le 71ème Mobiles est engagé dans la bataille de Loigny (il a été complété par un petit contingent arrivé la veille de Limoges). Pour parvenir au contact de l’ennemi, il faut progresser en ligne de bataille, à travers les champs et les chemins bordés de fossés ; certains s’égarent. Malgré l’enthousiasme initial des Limousins, l’artillerie adverse fait bientôt de gros dégâts, les canons français étant démontés, la plupart des chevaux sont tués ou blessés. « L’impression d’un combat d’artillerie est toujours profonde sur de jeunes troupes, autant à cause du vacarme que des blessures horribles qui en sont la conséquence », remarque le comte de Couronnel. « Nous restions sous une pluie d’obus telle que nos vieux troupiers disaient n’en avoir jamais vu de pareille. » Le lendemain, ce qui reste du bataillon se replie en direction d’Orléans, où des ordres contradictoires sont donnés ; malgré des combats sporadiques, l’armée est en pleine retraite. « La route qu’il nous fallut prendre (…) était encombrée de caissons et de cavaliers de toutes armes (…) Nous étions tous exténués. » Le bataillon est accroché par l’ennemi qui lui envoie une volée d’obus – des victimes tombent à nouveau. La neige se met à tomber, les hommes vont nu-pieds en raison de la mauvaise qualité de leurs chaussures, leurs vêtements en lambeaux, ils sont blessés, fatigués. Ils ont faim. Pourtant, il faut repartir vers Chambord d’où les soldats sont chassés par les Prussiens, puis se réfugier à la gare de Salbris, où passent sans interruption des voitures, des fuyards et des blessés. Le 11 décembre, un millier d’hommes environ restant du 71ème Mobiles est dirigé vers Limoges, le voyage en train durant deux jours et deux nuits. Le séjour au chef-lieu du département dure près de trois semaines pendant lesquelles arrivent les blessés transportables ainsi que des soldats ayant pris des chemins différents. Les nouveaux mobilisés sont quant à eux cantonnés au Champ de foire dans un froid toujours exceptionnel qui cause la mort de certains d’entre eux. Le 71ème Mobiles est installé dans une brasserie du faubourg Saint-Martial, puis dans la caserne des Vétérans et au manège de la cavalerie. Le 31 décembre, il est renvoyé vers le Mans où certains contractent la petite vérole. Il faut à nouveau progresser dans la neige, alterner marches et retraites, se contenter pour manger de graisse étalée sur des tranches de pain, jusqu’au 29 janvier où les hommes apprennent l’armistice à Laval avant de regagner enfin leurs foyers. Une ambulance avait suivi les combattants, sous la direction de M. Raymondand, alimentée en dons divers, concentrés à la préfecture, sous la présidence de Mme Vandenmarcq. L’ambulance fut prisonnière des Prussiens, ses fourgons pillés. Certains soldats furent prisonniers des Allemands, parmi eux quelques-uns parvenant à s’échapper, comme le commandant Champcommunal, blessé à la poitrine, qui revêtit un costume de prêtre pour l’occasion.
Camille Leymarie a souligné combien les Limougeauds avaient été solidaires des soldats, les soignant, leur envoyant même des bonnets tricotés ou des chaussettes : « Je pourrais citer les noms de quelques femmes mortes de la variole contactée en donnant des secours à de malheureux soldats frappés par la terrible maladie. » des centres de soins furent installés à Limoges, en particulier par la Loge maçonnique des Artistes Réunis : 44 lits rue Gaignolle, sous la direction du docteur Mandon, une infirmerie à la gare pour les premiers soins. Diverses souscriptions furent ouvertes durant la guerre au profit des soldats mobilisés, des prisonniers et de l’ambulance, une loterie dotée par les industriels et commerçants de la ville pour offrir des mitrailleuses, des dons furent faits pour acheter une épée d’honneur au maréchal de Mac-Mahon. Au total, ce sont environ 40 000 souscripteurs qui se manifestèrent à ces diverses occasions – les dons en nature étant très nombreux.
Parmi les morts du Limousin, on compte 79 Limougeauds. En 1892, un comité se constitue pour honorer les deux bataillons du 71ème Mobiles de la Haute-Vienne morts pour la défense de la patrie. Au mois d’avril, une souscription (laborieuse) est ouverte sous le patronage des autorités publiques, relayée par les instituteurs. En août 1899, c’est la mise en place des sculptures en bronze d’Adolphe Thabard, à l’angle de la place Jourdan et de l’avenue de la Gare, et le 1er octobre, l’inauguration en présence des ministres socialistes Alexandre Millerrand, ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et télégraphes et de Baudin, ministre des Travaux publics, invités par le maire radical-socialiste Emile Labussière, ce qui ne plut pas aux conservateurs. Une figure féminine rappelant Marianne personnifie la Haute-Vienne, avec ses sabots et sa coiffe (barbichet), entraînant les soldats au combat dans un mouvement très dynamique. A ses pieds, le blason de Limoges. On peut lire sur le piédestal : « A la mémoire des enfants de la Haute-Vienne morts pour la défense de la patrie en 1870-1871 ». Au lycée Gay-Lussac, une plaque de marbre noire où sont gravés en lettres d’or les noms des anciens élèves morts pour la France, encastrée dans un monument mettant en parallèle les études au lycée et la mort violente sur le champ de bataille, est réalisée par Gardien et Champrenet, d’après des dessins d’Alfred Charles, directeur de l’Ecole municipale de Limoges. L’ancien aumônier du lycée, l’abbé Rousier, qui connaissait les disparus, célèbre la messe d’inauguration dans la chapelle décorée pour la circonstance, en présence des anciens et actuels élèves et des familles des disparus. 

Mon collègue historien Pascal Plas a écrit avec juste raison : « cette monumentalité en sommeil de la guerre de 1870 mériterait pourtant d’être tirée de l’oubli et de servir de base ne serait-ce qu’à une « leçon de civisme » sur l’engagement, les Mobiles furent d’une certaine façon les derniers volontaires en arme dans la grande tradition des armées de la Révolution française. » (1870-1871, Les Limousins et la guerre, CRDP Limousin, 2003).


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.