dimanche 2 février 2014

Peurs

A Limoges, comme ailleurs en France, de manière parfois justifiée, parfois totalement irrationnelle, des gens ont peur ou sont inquiets, pour des raisons très différentes les unes des autres.
Durant plusieurs mois, les médias régionaux et nationaux ont évoqué le sujet de la prostitution au Champ de Juillet et la délinquance qui y est liée dans le quartier, non sans rapports avec des réseaux mafieux. Selon le Ministère de l'Intérieur: "les surveillances mises en place par les enquêteurs révèlent l'existence d'un réseau mafieux facilitant l'installation dans la ville de Limoges de filles venues de Bulgarie, afin qu'elles se prostituent ensuite dans des bars associatifs fréquentés par les communautés turques et bulgares." (décembre 2013). Malgré les interventions policières, la prostitution continue, autour du Champ de Juillet, ainsi que près de la gare des Bénédictins et vers les escaliers conduisant aux Coutures. Se promener dans le jardin public, accéder aux jeux pour les enfants, est devenu plus compliqué qu'avant. Ces problèmes fortement médiatisés ont contribué à développer un sentiment d'insécurité chez certains.
Des faits divers ont également porté atteinte à la perception de Limoges comme ville tranquille et sûre: la médiatisation des aventures d'un adolescent "ultra violent" à de multiples reprises (la délinquance des mineurs demeure préoccupante dans le département), la recrudescence des cambriolages (+ 7,7% en un an en Haute-Vienne) et des hold-up (+ 14% en ville, en Haute-Vienne), l'augmentation de 20% des vols avec violence à Limoges, mais aussi des faits isolés comme, il y a peu, un jeune homme victime d'un violent car jacking, ou encore cet homme de 55 ans importuné par un groupe de jeunes du quartier de La Bastide tirant avec une arme de collection à travers la porte de son appartement. Pourtant, malgré ce tableau qui semble bien sombre, le département se classe au 76ème rang sur 96, ce qui est donc un bon score. Mais tout est affaire de perception (ainsi les Limougeauds sont-ils interloqués lorsque la poudre parle au Val de L'Aurence, et on peut les comprendre).

Dans certains quartiers de la ville, en difficultés sociales, malgré les rénovations faites ou en cours, certains demeurent en souffrance ou en refus et l'expriment/l'exprimeront de manière différente: repli communautariste, abstention ou vote pour les extrêmes.
Dans une question posée à l'Assemblée Nationale en juin 2013 au ministre délégué chargé de la ville, François Lamy, le député-maire Alain Rodet s'exprimait ainsi: "la ville de Limoges et ses partenaires ont engagé depuis cinq ans un important programme de rénovation urbaine dans trois zones sensibles de la commune, les quartiers de La Bastide, de Beaubreuil et du Val de l'Aurence, qui regroupent plus de 35 000 habitants et connaissent de grandes difficultés. Les rapports annuels 2011 et 2012 de l'observatoire national des zones urbaines sensibles ont souligné la grande précarité de la population concernée, dont le revenu fiscal moyen par unité de consommation a diminué entre 2002 et 2008, contrairement à ce qui s'est passé dans de nombreuses autres ZUS. En outre, la diminution en début d'année des crédits alloués par l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances a renforcé les craintes des associations, ainsi que des élus locaux, de voir se creuser encore les inégalités existantes." Quelques phrases rendant bien compte de la situation. En juillet 2013, au Sénat, Anne-Marie BAZZO, directrice académique des services de l'éducation nationale, déclarait, lors d'une table ronde: "Je suis arrivée dans le département de la Haute-Vienne à la fin de l'année 2011. Il s'agit d'un département extrêmement rural, mais qui présente également, notamment à Limoges, des caractéristiques de Zep semblables à celles que j'ai pu rencontrer en Seine-Saint-Denis." On le voit avec ces deux courtes citations, les choses ne sont pas simples, les difficultés existent, et les angoisses qu'elles suscitent chez ceux qui en sont les premières "victimes" ou ceux qui en sont les témoins (y compris les enseignants confrontés à des situations délicates) sont multiples et diverses.

D'une manière générale, l'inquiétude liée à la crise économique est présente aussi bien à Limoges que dans le reste de la France. Selon l'INSEE, en 2013, la barre des 10% de chômeurs a d'ailleurs été franchie en Haute-Vienne.

Autres phobies: celles qui se sont exprimées et s'expriment encore à l'occasion du vote de la loi autorisant le mariage homosexuel (au moins une centaine de Limousins manifestaient à Paris le dimanche 2 février à la "Manif pour tous"). Crispations, craintes à propos de la P.M.A. ou de la G.P.A., délires de certains à propos d'une rumeur d'enseignement de la théorie du genre: des inquiétudes se manifestent au plus profond des convictions de certains de nos concitoyens et s'ajoutent à d'autres. Le monde est violent, le monde est en pleine mutation, le monde influe sur nos vies, les médias le montrent et cela génère parfois la peur, l'impression de pertes des repères que l'on avait depuis toujours.

Tout cela crée un "climat" et proposer simplement l'installation de caméras de surveillance (comme l'a fait Daniel Boisserie à Saint-Yrieix-La-Perche ou comme le propose l'UMP à Limoges) ne suffira pas, même si cela peut certes avoir une utilité pratique immédiate pour la résolution de certains actes de délinquance. Il faut à la fois une action de fond, menée aussi bien par la ville que par ses partenaires institutionnels, dont l'Etat qui peut renforcer ses effectifs de police et de gendarmerie là où il y en a besoin, mais aussi d'enseignants, d'AVS, de personnels médicaux et sociaux, de COP, dans les établissements scolaires et une action de "réconfort" de la part des édiles - ce qui n'est pas la chose la plus simple. Tout ce qui existe déjà, tout ce qui pourra être amplifié, pour créer du lien et développer le bien être, est essentiel: jardins "ouvriers", culture, ateliers, maisons des jeunes, foyers divers, équipements sportifs (stades, piscines) à bas coût (voire gratuits pour certains), occasions de rencontres interethniques et intergénérationnelles, désenclavement constant par les transports en commun. On a sans doute encore plus besoin d'animateurs municipaux que de policiers municipaux - même s'il va de soi que les deux sont nécessaires. Et la police qu'il faut, c'est bien la police de proximité, qui avait été supprimée par Nicolas Sarkozy.

Mais l'une des solutions les plus évidentes est le redémarrage de la croissance, et donc de l'emploi, et donc de la protection sociale de tous. On attend beaucoup du gouvernement, mais les entreprises doivent aussi montrer qu'elles sont capables de faire les bons choix stratégiques, de développer leur activité sans tout attendre de l'Etat, capables de créer des emplois.C'est la sortie de la crise économique qui permettra vraiment d'atténuer les peurs et d'éviter la montée toujours dangereuse des extrêmes.

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