dimanche 19 janvier 2014

Michel Frugier évoque la rue Aristide Briand photographiée par Laurent Bourdelas





Cela avait été un succès de l’année 2003 : en marge de « Lire à Limoges », Laurent Bourdelas avait présenté au pavillon de l’Orangerie à Limoges son exposition photographique « Rue d’enfance » : trente photographies sélectionnées parmi plus de 500 prises l’été d’avant tout au long de la rue Aristide Briand, la plus longue de Limoges, qui part de la gare des Bénédictins et va jusqu’aux bois de la Bastide, entre ville et campagne. Enfant puis adolescent, Laurent avait vécu juste à côté, comme son ami et prédécesseur l’écrivain Georges-Emmanuel Clancier, qui lui confia, à l’occasion de la visite de l’exposition : « j’ai eu plaisir à retrouver ici notre rue d’enfance. » Les photographies étaient d’ailleurs accompagnées par des textes d’écrivains comme Marie-Noëlle Agniau, Alain Lacouchie, Gérard Frugier, Pierre Bergounioux ou bien encore Patrick Mialon, et de Laurent Bourdelas lui-même (ils ont été publiés dans un n° de la revue L’Indicible frontière). Le livre d’or de l’exposition conserve les traces de son succès, puisqu’en deux semaines, elle accueillit plusieurs centaines de visiteurs – qu’ils connaissent ou non la rue (à ce titre, les mots laissés par des Espagnols ou des Japonais sont intéressants). Beaucoup d’habitants ou d’anciens habitants s’y retrouvèrent même et y échangèrent leurs souvenirs. Marie-Noëlle Agniau écrivit un très beau texte inspiré par cette exposition : « L’œil photographique ».
Par la suite, Laurent Bourdelas – qui se rattache à la street photography sans toutefois photographier les gens (après avoir commencé dans les années 1980 et 90 en réalisant des portraits et des nus) – à poursuivi ses parcours photographiques. Ainsi, en janvier 2007, le Palais du Luxembourg a-t-il accueilli « Le Chant d’Oradour », photographies d’Oradour-sur-Glane et méditation sur la végétation reprenant ses droits au milieu des ruines, puis, plus tard, la ville limousine de Saint-Yrieix-la-Perche exposa ses clichés en plein air, sur des kakémonos.
Mais la rue Aristide Briand a continué à l’accompagner. Professeur, il a animé un atelier d’écriture et de photographies dont elle était le sujet avec des collégiens. La présentation de leurs travaux au théâtre Expression 7 a connu un beau succès. Et puis, dix années après, il a eu envie de retourner arpenter sa rue d’enfance. Et de la photographier à nouveau. Ce qui frappe celui qui a vu la première exposition et voit ces nouvelles photographies, c’est bien la persistance d’un « regard » sensible au détail comme au plan large ; la volonté de rechercher des choses déjà vues mais de les montrer autrement : ainsi de ces roses de métal au-dessus d’une porte jadis proposées en gros plan, maintenant presque dissimulées par un engin de travaux publics ; plus encore, le travail plus prononcé avec les reflets et donc les superpositions improbables, surréalistes – que regarde-t-on, que voit-on vraiment ? C’est dans ce reflet que l’on apercevra le seul humain, son propre fils, vêtu de bleu ciel et dédoublé.
La rue a changé : des espaces autrefois ouverts (notamment en bordure des voies ferrées) sont aujourd’hui inaccessibles ; des façades, des commerces, des espaces, se délabrent ; la sociologie de la rue change ; mais elle demeure pleine de charme, de secrets et donc de surprises. Incontestablement, c’est lui-même que photographie Laurent Bourdelas en photographiant la rue de son enfance ; c’est le passé heureux enfui qu’il traque ; et même sans passants, cette artère est pleine de vie mais aussi de fantômes. Ce fut la « rue des cheminots », comme son père et les amis de celui-ci, avec ses petits commerces étouffés par la suite par le supermarché proche ; avec ses bars ; avec toute une convivialité qui semble disparue : celle de l’école républicaine, mais aussi de l’église. En plus de ses talents de photographe, ce que nous donne à voir Laurent Bourdelas ici, c’est un idéal rétrospectif dont il serait nostalgique.

            Michel Frugier

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