samedi 19 octobre 2013

Un siècle après, le fantasme de "L'invasion noire"



Bibliophile, je possède un magnifique exemplaire doré sur tranche et relié cuir de L’invasion noire – La guerre au vingtième siècle, publié par le capitaine Danrit (de son vrai nom Emile Driant) chez Flammarion à la fin du 19ème siècle. L’officier de carrière (1855-1916) mort à Verdun était le gendre du général Boulanger ; il fut officier d’ordonnance en Afrique puis chef de bataillon. En 1910, il est député Action libérale de Nancy. C’est un ami de Déroulède et de Barrès (qui écrit, après l’annonce de sa mort au combat : « le lieutenant-colonel Driant, député de Nancy, demeure allongé sur la terre lorraine, baignée de son sang. » Mais « il respire, il agit, il crée ; il est l’exemple vivant ». Il est également devenu écrivain, faisant un pseudonyme de l’anagramme de son nom. Ses récits se sont inspirés du modèle vernien du roman d'aventures, mais relu à travers la défaite de Sedan et l'expansionnisme colonial français. L’invasion noire est dédiée à Jules Verne, dont enfant il lisait les romans. Ses livres sont axés sur l’armée (à la veille de 14-18), avec des trouvailles qui en font un précurseur de la science-fiction. Dans L’invasion noire, les populations d’Afrique Noire soulevées par les Turcs envahissent l’Europe et ne sont stoppées que par des gaz asphyxiants lâchés des dirigeables français ! « L’intérêt pour l’amateur d’anticipation réside surtout dans les multiples inventions que cite Jacques van Herp : « les ballons métalliques […], soucoupes volantes avant la lettre, fusils silencieux à gaz carbonique, automates combattants, téléviseurs, pluie artificielle, gaz toxiques et guerre bactériologique » ajoutons des super-explosifs ou le Tunnel de Gibraltar creusé par les Espagnols qui permet le passage de supplétifs africains essentiels à la victoire européenne. » indique Philippe Ethuin.
L’arrière-petite-fille du député officier écrivain, Laure Driant, a épousé Xavier Darcos.
Les relents racistes de Danrit m’ont immédiatement fait songer à la rumeur qui a frappé Limoges ces derniers temps – comme d’autres villes de France – et dont Libération a tenté l’analyse, signalant au passage que le député-maire Alain Rodet avait porté plainte. Le bruit qui court à Limoges serait que des populations noires de la région parisienne seraient accueillies dans la ville en échange d’argent pour financer des équipements municipaux ! On voit l’incongruité d’un pareil fantasme (que j’ai pourtant entendu relayé par des gens habituellement plutôt intelligents et sans doute de gauche). Le « tort » de certains immigrants est sans doute que leur couleur de peau soit plus visible que d’autres ; c’est une banalité de dire que l’on remarque plus facilement, dans les rues de Limoges, un Noir qu’un Espagnol. La capitale régionale, comme toutes les villes de province de moyenne importance, reçoit des populations, en situation régulière ou non, venues en France pour échapper à la misère, à la guerre, à la dictature ou aux trois réunies. Il arrive qu’elles se regroupent dans certains quartiers, rues ou immeubles, où il est donc normal qu’on les remarque. On ne saura jamais, comme pour la plupart des rumeurs, qui a créé celle-là. Souvent, la rumeur naît d’une erreur ou d’un mensonge – le phénomène a bien été analysé par les psychologues, les sociologues et les historiens (y compris par Edgar Morin). Mais on perçoit bien tous les effets délétères, en ces temps difficiles pour le gouvernement, en ces temps nauséabonds de progression idéologique et donc électorale de l’extrême-droite, en cette période pré-électorale. Avec cette rumeur, on fait d’une pierre deux coups : on s’en prend à une communauté de migrants et à l’équipe municipale en place. Et comme souvent, toutes les stratégies pour contrer la rumeur ne font que l’amplifier (l’analyser, ne pas en parler ou tenter de la vaincre).
A la fin de L’invasion noire, l’auteur évoque « la réconciliation des peuples de race blanche et leur retour aux principes de justice et d’humanité. Le sang versé par l’Invasion noire, au lieu de noyer la vieille Europe, l’avait fécondée, tant il est vrai que la GUERRE, lorsqu’elle est soutenue par une cause juste, lorsqu’elle a pour enjeu l’existence et la liberté, est toujours une leçon et un enseignement. C’est elle, en effet, qui retrempe les races, elle qui arrête les nations sur la pente de la décomposition sociale ; elle, enfin, qui rend aux individus le sentiment du devoir et du sacrifice ! ». On saisit bien, en parcourant ce galimatias, le message sur la suprématie des Blancs et des Européens (sur les colonies) et la mise en condition avant la Première Guerre mondiale. Il faut toutefois se garder de croire que cette rhétorique a disparu : en effet, internet nous montre, si besoin est, jusqu’au dégoût, que des tenants du « white power » sévissent encore. Et la rumeur est bien révélatrice de la pérennité de certaines peurs irrationnelles de l’autre, qui font le jeu de certains.

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