vendredi 21 juin 2013

Une surprise d'extrême-droite est-elle possible à Limoges en 2014?



           
            Début juin 2013, un sondage estimait à 18% les voix que pourrait obtenir le Front National aux élections municipales en France, ce qui semble confirmé par les résultats obtenus aux élections partielles – par exemple à Villeneuve-sur-Lot où le scandaleux comportement de Jérôme Cahuzac a inévitablement contribué à nourrir la défaite du parti Socialiste et son élimination. Ne voir dans ce résultat que la conséquence de la désunion à gauche est une erreur politique et un déni de ses éventuelles responsabilités par le parti d’Harlem Désir (qui avait pourtant apporté son aide au candidat Bernard Barral). Le Front National a mis en place une stratégie évidente de conquête municipale, qui passe par une véritable offensive (et selon les endroits des alliances avec la droite dite républicaine. La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, en particulier à l’occasion du deuxième tour, ayant largement contribué à brouiller les différences idéologiques). Doit-on craindre une progression spectaculaire de l’extrême-droite à l’occasion des municipales à Limoges, favorisées par un contexte politique local très spécial, mais également une progression des idées du F.N. dans la capitale régionale, pour diverses raisons qu’il convient d’analyser ?

            A l’occasion des élections législatives de 2007, le Front National avait réalisé le maigre score de 2,74% en Haute-Vienne (et le MNR 0,27%) ; en 2012, le même parti a obtenu 12,17%. La candidate Nicole Serre recueillant 12,94% des suffrages dans la 1ère circonscription (5% de moins que la candidate UMP ayant fait une campagne très médiocre) dont l’élu est Alain Rodet, Yannick Vidaud 11,70% dans la 2ème dont l’élu est Daniel Boisserie et Catherine Laporte 11,95%, derrière la socialiste Catherine Beaubatie (élue), mais également derrière l’UMP et Monique Boulestin, candidate du PRG.
Le 20 septembre 2012, Libération annonçait la condamnation à quatre mois de prison avec sursis de Vincent Gérard, secrétaire départemental du F.N., candidat du FN aux élections régionales en 2010 et cantonales en 2011, patron d'une entreprise d'électricité de bâtiment, à Châteauponsac, et son coaccusé Dimitri Brunaud, membre du service d’ordre du parti, à quatre mois de prison avec sursis pour «violences avec ou sous la menace d’une arme», lors d’une soirée en avril dans un bar de la ville. Les deux hommes, précise le quotidien, s'étaient rendus dans un bar très fréquenté du centre-ville [le Duc Etienne] avec deux autres militants frontistes parce que «c'était un repère de "redskins" et de gens d’extrême gauche», selon un extrait d’audition lu à l’audience le 19 juillet. A la suite de cette incursion, une première rixe avait éclaté, interrompue par une intervention de policiers. Mais, un peu plus tard dans la soirée, ils étaient revenus à deux et avaient notamment porté des coups au patron du bar, selon Libération. En avril, la présidente du F.N., Marine Le Pen, avait déclaré qu’en cas de condamnation, Gérard serait démis de ses fonctions au sein du parti mais, un mois après, à l’occasion de sa venue en Haute-Vienne devant 200 militants, son père a confirmé le secrétaire fédéral dans ses fonctions. A l’occasion des cantonales, ce dernier avait déclaré au Nouvelliste : « C'est une région assez dure pour le Front national. Mais tout change. La ligne politique de Marine Le Pen trouve un certain écho dans les milieux populaires. 90 % d'entre nous sont des gens "du peuple": des agriculteurs, des ouvriers, etc. Et beaucoup de ces gens avaient avant une carte du PC! On avait vu ce phénomène dans le Nord, une région que je connais bien. Pendant la campagne, l'accueil dans les marchés est de plus en plus amical, ça se passe très bien. » A l’occasion des présidentielles, le F.N. a réussi à convaincre cinq maires du Limousin de parrainer Marine Le Pen, parmi lesquels deux hauts-viennois.
Aux élections régionales de 2010, c’est Nicole Daccord-Gauthier (née en 1954, auxiliaire de vie) qui avait conduit la liste F.N. aux élections régionales (avec Françoise Moreau en Corrèze et Claude Picand en Creuse). Lucas Destrem en avait analysé les propositions sur son blog ; parmi celles-ci, il relevait : la volonté de préférence locale et nationale pour les oeuvres du Fonds Régional d’Art Contemporain ( !), la création d’une police régionale des transports (TER, bus, gares), l’installation d’adjoints techniques de surveillance et de sécurité dans les lycées, le soutien financier et matériel aux mères de famille et aux familles nombreuses, l’encouragement de la construction de logements fidèles au patrimoine bâti local, le soutien au projet LGV Poitiers-Limoges, l’organisation de salons d’artistes « indépendants » pour promouvoir les artistes locaux « qui ne plaisent pas au pouvoir » - ce qui me rappelle quelque chose, un « écrivain » régionaliste m’ayant traité sur son blog d’écrivain « politiquement correct ». Vincent Gérard était en deuxième position sur la liste Haute-Vienne. Si, en 2004, la liste F.N. de Patricia Gibeau avait obtenu 9,31% des suffrages, celle de 2010 en obtint 7,76. C’est en Haute-Vienne que le F.N. fit le plus de voix : 8,45%. Le Parti de la France en Limousin (Carl Lang, M.N.R.), écrivit aimablement sur son blog le 5 mars 2010 : « Nicole Gauthier Daccord a encore une fois  ridiculisé les électeurs  de droite nationale. La prestation est à la hauteur de sa capacité culturelle. Heureusement que le ridicule ne tue pas, décidément, performance télévisée ou audition radio sont aussi nulles  les unes que les autres […] cette femme aux airs égocentriques a dû longtemps laisser son nombril à la place du cerveau. Les journalistes ont été ébahis par son ignorance et ont bien été gentils de ne pas l’abaisser davantage. La grenouille qui se voulait aussi grosse que le bœuf, est-ce dans la culture de Madame Nicole Gauthier-Daccord ? ». Drôle d’ambiance à l’extrême-droite.
Le 5 avril 2012, les Redskins de Limoges ont mis en ligne sur leur site ce message : « …nous pouvons retrouver, dans l'entourage du FN 87, les individus assurant les actions coup de poing et qui appartiennent à « Front des Patriotes », une organisation se revendiquant de l'héritage du nationalisme, du nazisme et du nationalisme-révolutionnaire ; mais aussi de « Lémovice », le plus tout jeune groupe de musique néo-nazi de Limoges qui organise les concerts nostalgiques à la gloire d'Adolphe Hitler et du Troisième Reich dans la région. En effet, nous remarquons que ces individus sont bel et bien présent-e-s lors des diffusions de tracts, des collages de propagande du FN localement. » A la date où j’écris ces lignes, le site du Front des Patriotes met en ligne des vidéos de Serge Ayoub ; en 2009, le site s’entretenait avec le groupe Lémovice qui se revendiquait de la mouvance skinhead et qualifiait la gauche limougeaude de « socialo-bolchévique ».
A l’occasion du premier tour des élections présidentielles de 2012, le journaliste limousin Georges Châtain observa que « Jean-Luc Mélenchon arrive derrière Marine Le Pen, dont la forte percée est la principale surprise de ce scrutin. La présidente du FN devance ou talonne Nicolas Sarkozy dans un tiers des communes et siphonne littéralement ses voix dans certaines zones rurales. » En effet, si François Hollande obtint 35,90% des voix en Haute-Vienne, Nicolas Sarkozy (19,83%) devançait de peu Marine Le Pen (16,44%), Jean-Luc Mélenchon n’obtenant que 14,36% des suffrages. Le 24 mai 2012, le quotidien La Montagne a analysé le vote F.N. (avec parfois des scores supérieurs à 20%) dans le monde rural du Limousin et de l’Auvergne comme un « séisme » : les responsables agricoles notaient que les propositions du parti étaient contraires aux intérêts des agriculteurs, mais aujourd’hui, le monde rural est surtout peuplé de rurbains travaillant en ville et habitant à la campagne. Et certains habitants y sont en voie de paupérisation.
Globalement, on note donc que, dans un département historiquement ancré à gauche et acquis aux valeurs issues de la résistance, l’extrême-droite s’est constituée, au fil du temps, un noyau d’électeurs oscillant entre 8,5 et 16,5 des suffrages selon les élections. Nul doute que l’explication un peu simpliste du « vote de protestation » doit être complétée par celle du vote d’adhésion, d’autant plus avouable désormais que Marine Le Pen a réussi à faire évoluer l’image du parti et – selon l’expression consacrée – à le dédiaboliser. La crise économique qui frappe les plus modestes, mais aussi désormais les classes moyennes, les promesses parfois non tenues, les « affaires » Cahuzac, Guéant ou Tapie (et, d’une manière différente, DSK), la mondialisation et la perte de repères qu’elle entraîne, la remise en cause du modèle familial « traditionnel », le sentiment d’insécurité, l’incivilité… ont crispé les positions et certains discours qui ont conquis les chômeurs, les ouvriers, les employés inquiets, réussissent aujourd’hui à séduire plus largement. L’ignorer serait une erreur. Par ailleurs, les attaques très virulentes de certains à l’extrême-gauche contre le gouvernement et le Président de la République nourrissent la méfiance vis-à-vis de l’exécutif sans être « payantes » électoralement pour cette extrême-gauche. A Villeneuve-sur-Lot, le F.N. devance largement le Front de Gauche.

A la veille des élections municipales à Limoges, il convient d’abord de regarder les scores du F.N. aux dernières élections cantonales (2011). A Limoges-Carnot, le candidat F.N. Alain Gaudon, présent au second tour face au P.S., a obtenu 31,32% des voix. A Limoges-Emailleurs, qui a vu l’U.M.P. Raymond Archer l’emporter, Maxime Labesse, F.N., a obtenu 15,26% des suffrages au premier tour. A Limoges-La-Bastide, Nicole Daccord, a obtenu… 36,98% au second tour face au socialiste. A Limoges-Le Palais, le F.N. François Antoine était aussi présent au second tour et a réalisé un score de 27,23%. Enfin, à Limoges-Vigenal, Bernard Tayane, F.N., est aussi arrivé au second tour où il a remporté 30,99% des voix. Force est donc de constater que le Front national a éliminé un certain nombre de candidats de la droite classique. Pour quelles raisons spécifiques, hormis celles déjà évoquées plus haut ? Sans nul doute parce que cette droite classique ne semble pas – dans certains cantons –présenter de candidats jugés suffisamment convaincants par les électeurs. C’est d’ailleurs le challenge pour la droite en vue des municipales à Limoges : savoir se renouveler, disposer de figures locales et battantes, sachant séduire la population par leurs idées sans être… trop à droite. Un travail qui aurait du être entrepris depuis plus de vingt ans. Contrairement à Bordeaux, la droite limougeaude n’a pas encore trouvé, semble-t-il, son Alain Juppé. En 1989, lorsque l’ancien sénateur-maire Louis Longequeue était encore candidat, la liste PS-PCF-MRG avait obtenu 40,86% et la liste RPR-UDF… 39,67% - les Verts s’étant maintenus au deuxième tour et obtenant 19,46% des voix, notamment d’électeurs exprimant leur agacement face à la énième candidature Longequeue mais ne voulant pas voter à droite. Un leader RPR-UDF très combattif aurait pu faire basculer Limoges à droite ! En analysant les résultats des cantonales, on observe également que ce sont plutôt les candidats modérés de la droite classique (comme Vincent Léonie ou Jean-Marc Gabouty) qui arrivent au second tour, on note également que, dans les duels P.S. – F.N., c’est toujours le candidat socialiste qui l’emporte.
On constate aussi que certains quartiers de la ville, comme celui de La Bastide, connaissent un vote F.N. très important, que l’on pourrait expliquer de diverses manières sans doute complémentaires. En effet, certains quartiers – certaines rues également désormais – de Limoges concentrent une population en difficulté et parfois aussi d’origine étrangère. On note de plus en plus, dans certaines zones de la ville, l’apparition de signes religieux ostentatoires, notamment vestimentaires, et la mairie s’est vue contrainte, suite à certaines demandes, de rappeler par affichage à l’entrée des écoles que la laïcité – qui est la loi en France – devait s’appliquer y compris dans les cantines scolaires. On pourrait donc craindre, par endroits, un repli communautariste (et de plusieurs communautés différentes). Certains actes ont par ailleurs exacerbé les tensions, comme les dégradations subies par la mosquée de Limoges, dont la façade a par exemple été maculée d’excréments, une façon de faire qui en dit long à la fois sur la stupidité de ceux qui ont commis cela mais aussi sur la progression de certaines idées. Les sociologues Didier Lapeyronnie et Laurent Courtois (qui enseigne à Limoges) ont enquêté dans un livre à propos de la notion de ghetto urbain où ils révèlent des points communs entre le vécu quotidien dans certains quartiers français et celui dans des ghettos américains ou brésiliens. En février 2009, Didier Lapeyronnie déclarait au Populaire du Centre que « le racisme existe, mais je ne crois pas à une France fondamentalement raciste. Le phénomène se concentre surtout vis-à-vis des Arabes, pour des raisons historiques, même s'il y a eu des améliorations, alors qu'il pèse moins sur les Noirs. Un sondage indiquait récemment que les Français étaient prêts à accepter un président Noir, mais pas quelqu'un d'origine maghrébine. Ceci dit, la discrimination s'exerce évidemment partout. Notre fonctionnement institutionnel lui-même a des effets discriminants ». Certes, il serait exagéré d’affirmer qu’il y a des ghettos à Limoges (il y a d’ailleurs une volonté d’intervention, y compris architecturale, avec la destruction des deux grandes barres de La Bastide, par exemple), mais il faut être très vigilant. Certains peuvent – à tort ou à raison – se sentir menacés par un communautarisme en voie de développement et il est évident que cette inquiétude peut être instrumentalisée politiquement. Travailler à une ville où il fait bon vivre dans la diversité mais sans repli identitaire est une nécessité absolue pour ceux qui l’administrent ou souhaitent le faire.

Ceux qui croient que l’extrême-droite doit être traitée en France et en Limousin par le mépris, par une ignorance feinte ou sincère, se trompent. Les actions de ces derniers mois de la droite identitaire la plus extrême (par exemple suite à des manifestations contre le mariage homosexuel ou à l’occasion de la mort de Clément Méric), les propos que l’on découvre avec stupéfaction sur internet, ont même prouvé combien certains se sentent aujourd’hui décomplexés, ce qui est révélateur d’un climat général. Les divisions de la droite classique, en particulier au sein de l’U.M.P., et particulièrement de ses militants, entre opposants et partisans d’alliances avec le F.N. montrent que les digues vacillent. Le Parti Socialiste (et ses futurs alliés – mais qui seront-ils à Limoges ?) doit donc être particulièrement attentif aux réponses à apporter à ceux qui, pour les diverses raisons que nous avons évoquées, se sentent prêts, à Limoges comme ailleurs, à glisser un bulletin de vote d’extrême-droite à l’occasion des prochaines élections.

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