samedi 11 mai 2013

La déclaration d'amour au Limousin de Marie-Noëlle Agniau, poète et philosophe

2011, Tous droits réservés.
Mélodie


Je cherche à créer un nouveau mot pour dire mon attachement au Limousin. Un mot qui traduirait la lente fermentation par laquelle quelqu'un qui n'est pas d'ici se sent d'ici. Cette sorte de capillarité ou de travail obscur et fécond venu du sol capable d'enraciner un être promis sinon à l'exil ou à l'errance perpétuelle. Un mot qui dirait cela non pas seulement comme un moment privilégié mais comme un mouvement souterrain d'alliance et de création continuée. Comme si à chaque moment la sorte d'étrangère que je suis – la nomade – reconnaissait là un lieu où poser le bagage et y demeurer avec l'évidence d'un attachement et peut-être l'illusion des retrouvailles. Un peu comme si j'étais Ulysse revenant à Ithaque après un long et éprouvant voyage. Ce mot traduirait l'enchantement du pays. La manière dont il nous plaît sans qu'on puisse dire exactement pourquoi. Si c'est l'eau ou les genêts. Si c'est le granite ou la sombre mélancolie des forêts. Si c'est cette montagne à hauteur d'homme ou si c'est le grand plateau d'air et de vent. Si c'est le chemin creux ou la chaude lumière d'une vallée. Oui. Un mot comme ça qui traduirait l'exact contraire d'une stagnation sédentaire. L'action sans cesse renouvelée du paysage limousin sur le corps et l'âme d'un être né ailleurs et comme par accident. Oui. L'action d'un paysage. L'action de l'eau. Toutes les eaux. Rivière. Étang. Ruisseau. L'action des arbres. Hêtres et châtaigniers. L'action rude et taiseuse d'un territoire profond. Emmêlé comme les buissons de bruyère ou les fougères. L'action céleste de certains points de vue. La vue des nuages. Claire et large. Ample tout autour de l'axe vibrant du corps. Oui. Un mot bleu et vert. Avec du blanc au milieu. Rond comme une assiette. Un boomerang. Question de mettre une fois pour toutes les points sur les i. Un mot qui dirait aussi la joie d'aimer. L'ancienne ritournelle. La trace d'une langue qui n'est pas faite pour parler mais pour écouter le son et la chair des mots. Oui. Un mot comme ça. Un mot qui dirait l'occulte et le sauvage d'une vie terrestre. D'une vie ingrate et mal faite pour un bonheur sans faille. Sans faiblesse. Un mot sinueux. Capable de secrets et de longueur. Oui. Un mot capable de patience. De réserve. D'un charme qui ne se donne qu'ensuite. Peut-être pas au premier coup d'œil. Un mot peut-être difficile. Peut-être même un peu laborieux. Un mot solide. Comme une épaule d'homme. Musclée et fière. Un mot qui s'entête contre les vents et les froids. Un mot qui déplie sa force dans les obstacles. Un mot doux qui ne renonce pas à la colère. À la rage qu'il faut pour se relever des coups et blessures du sort. Un mot comme ça. Un mot capable de se moquer de lui-même. Gentiment. Comme pour s'excuser parfois d'être ce qu'il est. Un mot qui plaisante mais qui n'a pas honte. Un mot qui dirait d'où il vient. Qu'une langue – une autre plus ancienne encore – le précède. Un mot hanté. Comme un château – en ruines bien sûr – par ses fantômes. Un mot qui ait les pieds sur terre – tourbières et landes, boue et mouillères – et la tête en l'air. Un mot qui coule. Qui glisse avec ses détours et ses retours. Un mot ouvert. Qui passe du nom au verbe. Qui repasse du verbe au nom. L'exact contraire d'une punition. D'une assignation à résidence. D'un limogeage. Un mot qui rayonne. Qui essaime. Qui fait du neuf. Un mot qui donne au déraciné le désir de rester. D'aller par monts et par vaux. Un mot qui dirait la vieille pierre. Et le repos à l'ombre des grands chênes. Un mot qui trouverait là son pays de lecture. Et son école d'écriture. Sorte d'énigme irrésolue mais active. Oui. Un mot cultivé. Un mot qui ne serait pas ignare ni bête. Un mot capable de jouer. Oui. Un jeu de mot. Une métamorphose : une sorte d'oiseau sur un corps de vache. Alors je cherche. Je n'en dors pas. Les heures passent avec la nuit. Les oiseaux de l'aube décrètent que c'est fini. Que le jour arrive. Qu'il faut s'endormir. Ou se lever. Oui. L'un ou l'autre. Les oiseaux commencent à piailler. La lumière du soleil commence à filtrer derrière les volets. Les oiseaux passent dans le ciel d'un arbre à un autre. On entend déjà le bruit des premières voitures. Les premiers travailleurs. Ils y vont. Tôt le matin. Déjà levés. Déjà lavés. Ils ont déjà bu leur café. Les oiseaux se répondent. Semblent se répondre. Ils ne chantent pas pour nous. Ils ne chantent pas. D'arbre en arbre, les messages passent. Le soleil filtre. Inonde la pièce. En clair-obscur. Malgré les volets. Malgré le rideau de coton. La chambre transparaît. Le corps fatigue. Les yeux. La respiration ralentit. Le jour se lève. Les voitures passent. Accélèrent. Les fleurs, les tulipes, et toutes les autres, ont dû s'ouvrir. Un chien aboie. C'est l'heure : ou se lever ou dormir enfin. On s'endort. L'esprit guette encore le mot. Comme l'enfant la libellule... 
 
Je m'enlimousine
Tu t'enlimousines
Il s'enlimousine
Nous nous enlimousinons
Vous vous enlimousinez
Ils s'enlimousinent

Un mot qui soit comme un pont au-dessus de l'eau.



 

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