dimanche 14 avril 2013

Souvenirs du pont Saint-Martial

Jean-Marie Bourdelas dans les bras d'Eugène Bourdelas,
entrepreneur en bâtiment, vers le pont Saint-Martial (autour de 1934).

 Le même, avec sa mère, Marie-Louise.

J'ai écrit dans divers textes (revue L'Indicible frontière, Plaidoyer pour un limogeage, Des champs de fraises pour toujours, etc.), les liens tissés entre ma famille, les Bourdelas, et la ville de Limoges - plus particulièrement le quartier des ponts et encore plus précisément celui du pont Saint-Martial, par ailleurs le plus vieux pont de Limoges. Ces liens constitutifs d'un attachement particulier, et donc d'une identité, m'ont en partie constitué, même si mon héritage est double, puisque ma famille maternelle est originaire du Nord et de la Picardie, mes grands-parents s'étant retrouvés à Limoges au moment de l'Exode de 1940, mais vite devenus "limougeauds", avec leur commerce de cavistes.
Les Bourdelas habitaient donc, pour beaucoup, rue du pont Saint-Martial. On retrouve leurs adresses et leurs métiers aux Archives Départementales: essentiellement des artisans et petits commerçants. J'ai chez moi la plaque en fer blanc de la boutique d'occasions d'une veuve Bourdelas; mon arrière grand-père et mon grand-père étaient entrepreneurs de bâtiment, travaillant, à l'occasion, avec Chigot, et d'autres. Mon père a retrouvé dans les archives de son père un écrit attribuant à l'un de nos ancêtres la réalisation de la croix qui orne la façade de la chapelle Saint-Aurélien, rue de la Boucherie... L'un des Bourdelas aurait même, il y a de nombreuses décennies, été concierge de l'Hôtel de Ville de Limoges!

 Eugène et Jean-Marie Bourdelas (vers 1932).

Jean-Baptiste Méry (1845-1923), le grand-père maternel de mon grand-père Eugène Bourdelas.


C'est sans doute parce que je suis le premier d'une longue lignée à n'avoir pas habité la rue que je me sens si attaché à elle et à cette mémoire limougeaude. C'est ce que mon ami universitaire Gérard Peylet nomme l'appartenir.

Pendant des siècles, les « Ponticauds » ont constitué une population très particulière de Limoges : vivant sur les bords de la Vienne, du pont médiéval Saint-Etienne au pied de la cathédrale, jusqu’au pont Saint-Martial, gallo-romain, ils étaient ouvriers, durs à la tâche, dans la porcelaine notamment, à la chaleur usante des fours, ou ramasseurs de sable au fond de la rivière ; elles étaient lavandières. Leur langue même – et ils étaient grandes gueules ! – différait en partie de la matrice occitane : «  si tu sei d'au pount passo, si tu n'in sei pas, a l'aigo », lançaient-ils, mi-figue mi-raisin, aux bourgeois : si tu es des ponts, passe ; si tu n’en es pas : à l’eau ! Ils aimaient aussi faire la fête et fréquentaient l’auberge de la crotte de poule, près du port du Naveix où l’on récupérait les troncs d’arbres que l’on avait fait flotter jusque là depuis les forêts limousines. La buvette s’appelait ainsi parce qu’étant souvent trop petite pour accueillir les clients, son propriétaire, le père Jeammot, y avait installé une terrasse près de la basse-cour. De temps à autre, une poule laissait échapper une fiente sur la table. Et il y avait d’autres cafés, comme celui tenu par la mère de Jean Gagnant, futur martyr de la Résistance ou celui qui jouxtait l’immeuble des Bourdelas, rue du Pont Saint-Martial, alors très animée, avec ses nombreux commerces. En 1943, mon père Jean-Marie avait onze ans – il était blond et maigre (on mangeait mal) –, fréquentait l’école de l’Hôtel de Ville et se baignait dans les eaux bleues de la Vienne avec ses copains. Des absents accompagnaient-ils sa mélancolie ? Le grand-père Emile s’était pendu à une poutre du grenier en 1936 ; la tante Marie – épouse du directeur des Nouvelles Galeries – était morte en couche ; mais surtout Eugène, le père, peintre en bâtiment, était prisonnier en Allemagne depuis le début de la guerre et n’en reviendrait qu’à la fin. Mon père fut donc un fils sans père pendant cinq ans. Ce fut sa guerre à lui, aussi violente qu’une autre. Est-ce pour cette raison qu’il descendait le soir de son appartement dans le bistrot d’à côté, « Chez Janicot » ? Un bar tout droit sorti du XIXème siècle, avec sa devanture lie-de-vin à carreaux, son zinc, son plancher, ses tables et ses chaises. Dans l’arrière salle, un poste de radio. Mon père s’asseyait là en début de soirée, pour écouter Radio Londres avec les autres ; ce qui lui plaisait, c’était les messages codés énumérés par Franck Bauer. Presque une poésie surréaliste. Peut-être attendait-il, inconsciemment, des nouvelles de son père. En haut de la ville, sous son magasin de vin de la place des Bancs, Marcel, qui deviendrait plus tard son beau-père et mon grand-père maternel, imprimait dans un souterrain de faux-papiers pour les Juifs et les résistants de l’Armée Secrète.
            Mon père apprenait malgré tout ses récitations. Mon grand-père, ancien typographe, collectionnait les livres anciens[1].

Poésie des bistrots. Poésie en guerre. Bistrots en guerre.
Je viens de là.

 Marie-Louise, Jean-Marie, Eugène Bourdelas, La Rochelle, 1936.

Jean-Marie Bourdelas dans les bras de sa grand-mère Jeanne, qui correspondit avec Victor Hugo.


Au patronage de Ste-Marie: l'abbé Fremiot et quelques garnements, parmi lesquels mon père, au milieu devant.

Bien entendu, j'aurais bien pu venir d'ailleurs: c'est le hasard qui m'a placé là. Et je me retrouve donc fils de..., comme avant moi Georges-Emmanuel Clancier ou Pierre Bergounioux. Cela ne fait pas de nous des écrivains régionaux ou "régionalistes"! Cela fait que nous avons une mémoire, mais qu'elle est ouverte sur l'universel. 

Néanmoins, aujourd'hui, quand quelques godelureaux voudraient m'apprendre ce qu'est être limougeaud; j'ai envie de leur dire qu'ils peuvent bien sauter à l'eau...

Dans le jardin des Bourdelas, au 58 rue du pont Saint-Martial, Emile Bourdelas, mon père et sa mère, 
le jour des Rameaux 1934.
Mon père Jean-Marie, à 13 ans.





[1] Voir L’ivresse des rimes, Stock, 2011.






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