vendredi 12 avril 2013

Questions de vocabulaire

Sur la Vienne, à Limoges.
 
 
Incontestablement, le Limousin a nourri le champ lexical de la langue française – le pays devrait déjà lui être reconnaissant de cela. D’ailleurs, le 25 mars 1930, la Société Archéologique et Historique du Limousin s’enthousiasmait : « il n’y a peut-être pas de ville qui ait servi à former tant de mots et d’expressions que Limoges. »
Dans la seconde moitié du Moyen Âge, le mot coq-Limoges désignait le faisan (ou le coq de bruyère) dans le langage de la chasse. Peut-être parce que le volatile abondait dans la province. Certains ont aussi avancé que l’on aurait comparé le plumage du faisan avec celui des émaux de la ville. A ce propos, rappelons qu’Opus lemovicum et émail étaient synonymes. Toujours au Moyen Âge, des nappes d’autel dont la texture était faite d’or, d’argent et de soie étaient désignées par des mots latins comme limogiata (que l’on traduit par limogiée). Dans le trousseau d’Isabelle, fille de Saint-Louis, on trouvait en 1255 de la « toile de Limoges » et dans l’Inventaire des biens de Catherine de Médicis, en 1589, figurait « quatre vingt pièces d’ouvrage de Limoges en fil de cotton ».
Dès le XVème siècle, le limo[u]sin désignait de façon commune le maçon faisant le gros travail, puisque beaucoup de ceux qui oeuvraient à Paris étaient originaires de la province. Le grand écrivain creusois Pierre Michon a presque sublimé ce mot dans l’un de ses romans, Les Onze. Au XVIIème, le limousinage fut le nom que l’on donna à l’une de leurs techniques de construction, faite à base de moellons et de mortier. La limosine était un terme de fleuriste désignant une anémone, la limousine désignait le plomb en feuilles ou même le toit en plomb. Et, du coup, le limousineur désigna le voleur de ces objets. Ainsi put-on lire dans Le Petit Journal, en 1865 : « On donne le nom de voleurs au gras double ou de limousineurs à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes, puis l’aplatissent et le serrent à l’aide d’un clou. Ils en forment ainsi une sorte de cuirasse qu’ils attachent à l’aide d’une courroie sous leurs vêtements. »
Dans Le Figaro, Etienne de Montety s’est amusé a écrire que le tulle était « l’étoffe d’un président » – clin d’œil à la ville corrézienne dont François Hollande fut l’élu et qui aurait donné son nom au tissu transparent et vaporeux formé par un réseau de mailles régulières de fins fils de coton, de lin, de soie ou de laine – certains pensent même qu’il aurait fourni son nom à un vêtement très prisé par les petits rats de l’Opéra: les jeunes filles en chausson rose auraient surnommé le voile de leur justaucorps le « Tu-tu(lle) »). Si certains contestent l’étymologie limousine du tissu cher aux jeunes mariés pour décorer leurs clinquantes voitures, René Fage, un érudit local, la justifia par l’existence en broderie d’un « point de Tulle » et signala que l’historien tulliste Etienne Baluze faisait parvenir aux dames de Paris les dentelles qu’elles lui demandaient de faire venir du Limousin.
Moins léger sans doute, il y eut au XVIIème siècle un « sabot de Limoges » (Richelet, en 1680, écrivit que « ces sabots sont propres, fort jolis et fort mignons. »), puis, plus tard, « la chaussure de Limoges », comme on dit « la porcelaine de Limoges », dont la société Weston serait l’ultime héritière.
            Au siècle suivant, le mot limousine devint synonyme de voiture (aux Etats-Unis, on parle de limo). Mais pourquoi ? Peut-être parce que – comme l’a noté Balzac – ce serait aussi le nom du manteau de laine porté par les bergers et que la voiture bien fermée par sa capote lui ressemblerait. A moins que ce ne soit grâce à Charles Jeantaud, né à Limoges, à qui est attribué ce type de carrosserie. Ou, plus probablement, parce que la limousine désignait la voiture hippomobile utilisée dans la région, une charrette à deux roues, tirée par un cheval, à caisse fermée avec deux banquettes dans le sens de la marche, utilisée par les artisans pour leurs livraisons.
            A bien y réfléchir, les mots de la langue française originaires de la région sont donc liés à l’artisanat de qualité ou du luxe, à la migration, aux déplacements, à la mobilité, à l’ouverture et à la rencontre, ce qui éclaire d’un jour nouveau le Limousin parfois jugé à tort replié sur lui-même.
           
***

            Mais un mot a desservi la ville de Limoges…
            Excédé par l’usage trop abondant que l’on en faisait, un Limougeaud écrivit un jour au romancier et poète Maurice Genevoix pour que les mots limogeage et limoger soient supprimés du Dictionnaire de l’Académie Française, dont il fut Secrétaire Perpétuel à partir de 1958. Celui-ci répondit qu’il était difficile d’empêcher l’utilisation d’expressions bien enracinées dans le langage courant. En 1990, le facétieux journaliste Marc Wilmart, de France 3 Limousin, s’amusa à écrire, pour la revue littéraire Analogie : Un merveilleux conte de Noël où il mettait en scène dans l’auguste cité quelques-uns des limogés les plus célèbres, à en croire les dépêches de l’A.F.P. inventoriées, d’Andreï Gromiko à Zhao Ziang, de Fikre Selassié à Sir Profumo… Plus de vingt années après, les limogeages n’ont pas cessé, du général américain Wesley Clark (« limogé comme un malpropre » selon Le Monde, ce qui ajoute à l’infamie) au ministre du budget Jérôme Cahuzac, limogé (selon plusieurs journaux) au printemps 2013 par le président de la République François Hollande.
Tout cela ne date pas d’hier ! En effet, Limoges est devenue « la ville de l’exil » au XVIIème siècle. Après la disgrâce de Nicolas Fouquet, la femme du surintendant des finances, son cousin, le financier Jeannin de Castille, Jannart, magistrat parisien, et Jean de La Fontaine, le fabuliste, sont envoyés en pénitence à Limoges. Les 12 et 19 septembre 1663, le poète écrit d’ailleurs à son épouse : « Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France. Les hommes ont de l’esprit en ce pays et les femmes de la blancheur. » Toutefois, on s’ennuyait bien un peu, et Le Tellier adressa cette missive à Madame Fouquet : « … Sur ce que j’ai représenté à Sa Majesté de l’incommodité que vous receviez du mauvais air de Limoges, elle m’a ordonné la dépêche suivante, par laquelle elle vous autorise d’en partir et de vous rendre à Saintes».
En 1851, pour ne pas avoir salué de façon assez démonstrative Louis-Napoléon Bonaparte lors d’une revue à Satory, le 5ème Hussards du colonel d’Allonville fut aussi envoyé à Limoges. 
Mais c’est Adolphe de Messimy, ministre de la guerre en 1914, qui poursuivit la tradition du limogeage et la revendiqua. Joffre avait modifié le commandement défaillant du début de la première guerre mondiale, ce qui concernait entre 162 et 202 officiers. Ceux-ci, aux arrêts de rigueur, craignant pour certains une exécution capitale, devaient se rendre dans un lieu situé en dehors de la zone des armées et du département de la Seine. Dans ses souvenirs parus en 1937, le ministre précisa : « Guillaumat, d’après mes ordres, leur enjoignit de quitter Paris […] Il me fallait opter : Limoges fut choisi. Cette belle ville du Sud-Ouest a dû ce choix non seulement un supplément passager de garnison, mais une célébrité qui a survécu à la guerre : le verbe « limoger » est entré définitivement dans le vocabulaire français. »

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