dimanche 21 avril 2013

Mémoire du démantèlement de la forteresse de Châlucet 1593-2013

Extrait de L. Guibert, Les Tours de Chalucet, 1887 (idem pour les autres gravures)


Le site archéologique, historique et naturel de Châlucet, classé et protégé, occupé depuis la protohistoire, doté d’un ensemble castral imposant au Moyen Age, est situé sur la commune de Saint-Jean-Ligoure, en Haute-Vienne, au sud de Limoges. Le bilan de dix-huit années de recherches sur le site de Chalucet, effectuées par C. Chevillot, fait apparaître une occupation humaine essentiellement concentrée à la fin de l'âge du Bronze et le 1er âge du Fer, soit donc entre le 9ème et le 4ème siècle av. J.-C[1].

                Le site présente la particularité de se diviser en deux ensembles fortifiés (haut-castrum et bas-castrum). D’après une chronique de l’époque, le château de Châlucet a été fondé vers 1130 par deux chevaliers de la famille des Jaunhac, vassaux du vicomte de Limoges. L’agglomération de Châlucet-bas rassemblait alors, en contrebas de la tour Jeannette, une vingtaine de chevaliers et leur famille résidant dans de hautes maisons, presque des tours. Ils étaient les co-seigneurs du lieu. Châlucet-haut, à l’origine simple donjon protégé qui aurait été construit par les Jauhnac au 12e siècle, fut radicalement transformé vers 1270-1280 par la construction d’un château neuf. Cet extraordinaire palais fortifié fut financé par Géraud de Maulmont, conseiller des rois de France Philippe le Hardi et Philippe le Bel.

                La forteresse de Châlucet et le parc adjacent de Ligoure présentent un grand intérêt paysager, botanique et ornithologique. Ils sont inclus dans le site inscrit de la vallée de la Briance et inventoriés comme une Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) ; avec de la chance, on peut y voir des chauves-souris, reptiles et autres amphibiens, des loutres ou une des 26 espèces de poissons recensées dans la rivière, nombres d’oiseaux et diverses variétés botaniques.





                En 1887, l’érudit Louis Guibert a consacré au site une première histoire détaillée[2] ; en 1993, après avoir réalisé avec Corinne Géraud une étude de bilan du site et de propositions de sauvegarde et de mise en valeur culturelle et touristique, j’ai publié Châlucet en Limousin, site historique, site romantique aux Editions Lucien Souny de Limoges (publication avant fouilles); l’histoire du site a également été étudiée par le médiéviste Christian Rémy, en particulier dans ses deux ouvrages sur les Seigneuries et châteaux-forts en Limousin chez Culture & Patrimoine en Limousin, en 2005. Sans compter les divers articles publiés dans les associations savantes du Limousin, ou même de protection de la nature comme la Société d’Etude et de Protection des Oiseaux du Limousin. De 1992 à 1997, j’ai oeuvré à la présidence de l’association « Châlucet en Limousin » pour la sauvegarde et la mise en valeur de ce site exceptionnel et en 1996, le Conseil général de la Haute-Vienne – présidé par l’historien Jean-Claude Peyronnet – s’est porté acquéreur du site. Depuis cette date, des travaux de cristallisation et de dégagement des ruines ont été entrepris, des fouilles effectuées et des visites partielles sont ouvertes au public, même si l'on peut regretter que le site ne soit pas devenu l'un des pôles touristiques majeurs du département.



                Si l’on connaît désormais plutôt bien l’histoire du lieu, c’est, comme il est normal, aux époques où on en savait moins qu’elle a le plus alimenté fantasmes et hypothèses. L’imagination cherche toujours à combler les interstices entre les savoirs, comme les choucas des tours aiment à habiter les lézardes des murailles de Châlucet. C’est pourquoi, dès le 19ème siècle, ces ruines romantiques ont nourri légendes et écrits de toutes sortes[3]. Le fait que la forteresse ait notamment été occupée par le routier Perrot dit Le Béarnais de 1381 à 1394, pratiquant « le rançonnement des individus, les pillages, le racket des collectivités (sufferte ou patis), en faisant payer des autorisations de circuler appelées aussi sauf-conduits »[4], le fait qu’il l’ait utilisée comme base arrière pour attaquer les environs et jusqu’en Auvergne, contribuant, avec d’autres, à faire régner la peur en Limousin, a durablement marqué les esprits, de génération en génération. Tout comme les rapines effectuées par la garnisons seigneuriale du seigneur d’Albret qui tint la place vers 1420-1440. L’utilisation de Châlucet pendant les guerres de religion et son démantèlement en 1594 également. De plus, la destruction au 16ème siècle a installé durablement aux portes de Limoges des ruines « mystérieuses » et inspirantes, y compris pour les peintres et les photographes. Durant des décennies, les visiteurs – d’abord de Limoges et des environs – y sont venus, à pied, en train, à vélo, en voiture, souvent en famille, pour y passer la journée ou l’après-midi, moment qui comprenait généralement l’ascension vers les ruines par le fossé arrière, puis un temps de repos au bord de l’une des deux rivières baignant cet éperon sur confluent : la Ligoure et la Briance – cette dernière étant également chargée pour les Limousins d’un sentiment fort d’appropriation et de représentation, comme le prouvent la chanson Lo Brianço ou les poèmes d’Edouard Michaud dans Le Chalel d’or publié en 1910. Dans les années 1960 à 1990, Châlucet est devenu un lieu « obligé » d’expéditions (en particulier nocturnes) pour des étudiants en mal de sensations fortes et parfois baudelairiennes (donc cannabiques), à tel point que des chutes furent à déplorer !



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                En 1840, le romantisme gagnant le Limousin, paraît à Limoges le roman en deux tomes de Francis Levasseur intitulé : Le Château de Chalusset ou l’excommunication, chronique du 11ème siècle. L’auteur, qui écrit dans un style « troubadour », est né au Mans en 1776, mais il est secrétaire de l’Académie de Limoges de 1831 à 1837 ; inspiré sans doute par Victor Hugo, il tente de nourrir sa narration de quelques repères historiques. Pour une raison inconnue, l’auteur commence son histoire par ce qu’il appelle un épilogue, plutôt qu’un prologue, où il met en scène le sire comte Oldoric de Mortemart, seigneur (fantaisiste) de Châlucet, qui attaque son voisin, le vidame de Solignac. Dans la confusion provoquée par cet assaut, Emmeline, l’épouse de ce dernier, disparaît dans un souterrain et se réfugie chez son fidèle vassal, Marcillac. C’est chez lui qu’elle meurt, lui confiant ses enfants. Le roman commence véritablement  à la page 77, avec le récit intitulé Le château de Chalusset, histoire d’amour, de mystère et d’aventures non dénuée de suspens.



                En 1900, Barthélémy Mayéras (Limoges, 1879-1942), conservateur à la Bibliothèque de Limoges, traducteur de Heine, publie une nouvelle intitulée Fin d’idylle à Chalusset.



                Treize ans plus tard, Edmond Jacquet, qui s’est choisi pour pseudonyme Jean Printen, publie une pièce, Jeannette, la bâtarde de Châlucet, qu’il reprend sous forme de roman en 1921 sous le titre : Las Baricada, le bourineur. C’est une histoire d’amour et de trésor, qui se déroule dans un climat fantastique. L’ouvrage comprend quelques illustrations et il est assez agréable à lire.



                Mais l’ouvrage le plus délirant est celui d’Alfred Lavauzelle (Limoges, 1881-Paris, 1944), auteur auparavant de plusieurs contes, collaborateur de divers journaux limousins ou parisiens : L’Auberge du chat crevé, publié à Paris en 1931. Il raconte l’histoire d’un évêque limousin devenant pape (cela s’est vu !) mais surtout l’histoire d’un jeune valet devenant « roi du Limousin » et vivant à Châlucet. Lavauzelle revendiquait la liberté du romancier mais précisait dans La Vie limousine en novembre 1933 : « son devoir, même lorsqu’il ment de la manière la plus outrageante, est de démontrer que ce qu’il dit est vrai », le but étant d’impressionner agréablement le lecteur pour qu’il oublie ses « servitudes terrestres ».



                Châlucet a inspiré les poètes, à commencer par Louis Guibert, le premier historien du site, qui taquina aussi la muse et publia ses Rimes franches. Des chansons-poèmes ont encore les lieux pour décor, comme La Promenade à Châlucet de José Mozobrau (1883), La Bicicleta de Pradeu, retrouvée et publiée par Jan dau Melhau et Le Sire de Châlucet, complainte sur l’air du tra la la, attribuée au comte de Coëtlogon, alors préfet de la Haute-Vienne. De même Les lettres sur le Limousin publiées par les Ardents Editeurs contiennent-elles un beau récit de visite nocturne sur les lieux.



                Incontestablement, ces divers exemples montrent combien Châlucet est devenu un objet littéraire, en particulier aux 19ème et 20ème siècles.

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     En 1993, lorsque je présidais l'association Châlucet en Limousin, nous avions organisé une journée particulière, avec le soutien du Conseil général de la Haute-Vienne, à l'occasion du 400ème anniversaire du démantèlement du site; nous avions apposé une plaque commémorative de cet évènement sur une des pierres granitiques marquant l'entrée du site - malheureusement, celle-ci a été enlevée depuis. Vingt ans après, en cette année 2013, on peut se souvenir à nouveau de ce jour du 4 janvier 1593 où les Limougeauds, qui craignaient que la forteresse serve à nouveau de base arrière contre eux, décidèrent sa démolition, avec l'accord des officiers royaux. Le lendemain, une centaine de miliciens, accompagnés des archers du vice-sénéchal et de volontaires, arrivèrent sur place. Mathieu du Mas, maître-charpentier, François de Rancon, maître-maçon, et leurs ouvriers, étaient avec eux. Des habitants des environs rejoignirent cette assemblée. Au bout de quatre jours, si l'on en croit les Registres consulaires de Limoges, Châlucet fut totalement démantelé. 




[1] « Le site protohistorique de Chalucet, commune de Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne). Bilan de dix-huit années de recherche », Aquitania Bordeaux, 1984, no2, pp. 3-36.

[2] Après une enquête sur le terrain dont son descendant m’a confié copie des notes et croquis.

[3] L. Bourdelas, Du Pays et de l’exil – Un Abécédaire de la littérature du Limousin, Les Ardents Editeurs, Limoges, 2008, p. 43-44. Toutes les références non sourcées dans notre communication vienne de cette notice.

[4] C. Rémy, Seigneuries et châteaux-forts en Limousin, Culture & Patrimoine en Limousin, Limoges, 2005, vol. 2, p.20.


[5] Les Ardents Editeurs, Limoges, 2007.

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