mercredi 10 avril 2013

Bernard Cubertafond: Province capitale Limoges (1987)

Dans les années 1980, à l'époque de l'ancien sénateur-maire Louis Longequeue (maire SFIO puis PS de 1956 à 1990), des paroles libres s'exprimaient dans le magazine Limousin Magazine, dirigé par René Dessagne, parmi lesquelles celles du critique d'art Pascal Antoine et du juriste et écrivain Bernard Cubertafond (politologue, spécialiste du Maghreb, devenu professeur à l'Université Paris VIII où il enseigna le droit constitutionnel).

 
Par exemple, dans son "Bloc-Notes" (irrévérencieux et fort prisé) du numéro de mars 1989 de Limousin Magazine, Bernard Cubertafond s'amusait à chroniquer une "campagne électorale locale": "la longue et austère procédure qui conduit à la désignation de miss Limoges par des messieurs au demeurant très convenables, et sous les regards concurrents et énervés de familles consentantes et complices d'une certaine lubricité camouflée et bien-pensante." La suite est hilarante, comme à son habitude d'alors et il propose l'élection de miss venues d'ailleurs, pour aider à renouveler la démographie limousine: "élire une miss Limoges puis, pourquoi pas, une miss Limousin nordique, asiatique ou africaine, ou, si l'on a trop peur de changer, coupons la poire en deux, métisse, marquerait notre désir d'aventure et nous instituerait terre d'accueil." 
J'aimais beaucoup la plume alerte de Bernard Cubertafond, dont j'ai d'ailleurs publié le récit-roman L'amour Flo. En 1987, il publia chez Dumerchez-Naoum son Province Capitale Limoges: en soixante cinq pages particulièrement bien écrites, l'auteur voulait parler "d'un nid et de tous les autres. Car chacun a le sien, s'y retrouve, y fouine, pour y chercher sa paix ou gratter les méchants souvenirs." Une réflexion sur l'enclavement supposé d'alors, peut-être surtout dans les têtes, une méditation sur les réflexes de colonisés face à la capitale: "Paris, toujours Paris, caution, tremplin, parrain, tuteur." Texte d'amour-répulsion, au style poétique et incisif. Page 53 et suivantes, après un portrait de deux pages de Louis Longequeue ("Passent les adjoints, cassent les alliances, il demeure."), il est question du pouvoir municipal (qui est loin d'être le seul thème de cet essai): "On use donc très peu de maires. le parti socialiste en engendre deux ou trois par siècle selon une procédure dont la transparence échappe aux non initiés (...) Avant les élections on ragote donc et on interroge les photos d'inauguration, de commémoration, des diverses manifestations locales, naturellement rehaussées par la présence des élus, indispensables chanoines. Qui est là? Et sur quelle ligne? Qui est écarté? Qui monte ? (...) On situe donc le pouvoir derrière une fenêtre tard le soir encore éclairée sur un côté de l'hôtel de ville: il parle peu mais il est là et il travaille (...) Quant au limougeaud de base (...) il vote pour son camp. Il ratifie: pointage qui donne une très confortable majorité pour la gauche. Les combinaisons préalables ne le regardent pas. Après tout, c'est leur problème. A quoi bon s'encombrer de tout ça (...) Manteau de discrétion car chacun a sa place. Tout est en ordre."
Mais ce que j'apprécie le plus, dans ce petit livre, c'est la subjectivité des descriptions de la ville (un territoire de l'intime, comme je l'ai écrit dans mon Plaidoyer pour un limogeage) d'alors et aussi les couleurs, les odeurs: "immédiatement ici, parfum discret souvent rehaussé par la pluie, présence de l'air, travail sans repos des maturations profondes."



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