dimanche 28 avril 2013

L'Union nationale?

Un récent sondage publié par le Journal Du Dimanche indiquait qu'une majorité de Français serait favorable à un gouvernement d'union nationale, vieux fantasme du pays qui n'expérimenta ce système qu'à de rares moments de l'histoire contemporaine, dans des circonstances très particulières: pendant la Première Guerre mondiale, les syndicats et la SFIO s'étant ralliés au gouvernement, ou avec le général De Gaulle, lorsqu'il s'agit d'entretenir le mythe d'une France résistante face à l'oppresseur nazi et de reconstruire le pays. Le concept s'affaiblit pour prendre le nom d' "ouverture", avec François Mitterrand qui fit appel à quelques personnalités du centre-droit comme Lionel Stoléru puis avec Nicolas Sarkozy qui réussit à circonvenir des personnalités initialement "de gauche" comme Eric Besson ou Bernard Kouchner. Le mythe de l'unité nationale - monarchiste et gaullien - est en contradiction avec l'histoire de France: en effet, beaucoup d'entre nous observent, comme Marc Ferro (Histoire de France, Odile Jacob, 2001), que notre peuple est plutôt porté à la guerre civile et depuis fort longtemps; ne prenons pour exemple que la Guerre de Cent Ans, les guerres de religion, la Révolution Française, la Commune, les années 30 ou la Seconde Guerre mondiale... Un esprit d'affrontement qui se perpétue parfois sur les stades (ah! le langage fleuri des supporteurs pour les joueurs de l'équipe adverse...), mais surtout dans les confrontations politiques (ah! les attaques de Mélenchon contre les socialistes!) ou dans les relations syndicats-patrons que l'actuel président rêvait de pacifier. La gravité de la crise économique ne peut bien sûr qu'accentuer les divergences et exacerber les tensions et parfois la violence des paroles et même de certains actes (on peut comprendre par exemple les actes désespérés de certains ouvriers apprenant brutalement que leur entreprise va fermer et que, demain, ils ne pourront plus payer les traites de leurs maisons ou les courses à l'hypermarché, tandis que les actionnaires se verseront de beaux dividendes ou que certains placeront leurs opulentes économies à Singapour). Plus que l'unité nationale, c'est la division des Français qu'a également souligné le débat à propos du mariage homosexuel. On a vu - parfois avec stupéfaction - émerger une foule nombreuse et haineuse, intolérante, prête à en découdre non seulement avec les forces de l'ordre, mais également avec les représentants élus du peuple. Foule soutenue par une partie de la hiérarchie d'une Eglise ayant oublié le message essentiel de son messie: "Aimez-vous les uns les autres" et "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Jésus, militant de l'unité non pas nationale mais universelle! 
Je suis donc très circonspect par rapport à ce sondage, qui fait surtout apparaître les habituelles contradictions des Français (qui se sont par exemple révélées à l'occasion des différentes cohabitations): si près de la moitié aimeraient voir le centriste et intéressant François Bayrou - qu'ils n'ont élu ni à la présidence ni à l'Assemblée...- entrer au gouvernement, ils sont par ailleurs très nombreux à souhaiter également l'entrée de Marine Le Pen (un autre sondage, à prendre toutefois pour ce que vaut un sondage..., indiquait cette semaine qu'en cas de 1er tour de la présidentielle, Hollande serait éliminé au profit de Sarkozy et Le Pen). Plutôt qu'un souhait d'union nationale, ce que je lis dans ces tendances, c'est plutôt la grande incertitude des Français, fragilisés par la perte de repères à cause de la mondialisation, fragilisés par la crise très rude et, pour certains, fragilisés dans leurs habitudes ou leurs croyances par des réformes sociétales qui les inquiètent. La déception de beaucoup également, un an après l'élection de François Hollande, contraint au moment de la campagne de "gauchiser" son discours pour rassembler toutes les gauches, mais revenant - comme cela semblait inévitable - au compromis par la suite. L'abandon de certaines promesses, les tergiversations, des maladresses de communication n'ont évidemment pas arrangé les choses. On peut cependant mettre au crédit du président qu'il n'est au pouvoir que depuis un an et que certaines réformes ne pourront porter leurs fruits qu'au bout de quelques mois. Par ailleurs, la destruction par la droite, pendant plus d'une dizaine d'années, de pans entiers des services publics (en particulier de l'Education Nationale, pourtant essentielle), ne peut être rattrapée (et comment faire en période de crise?) en un seul quinquennat, d'où les compréhensibles frustrations.
Pour la première fois néanmoins, la gauche a tous les leviers institutionnels pour agir: présidence, Parlement, régions, nombreux départements et communes. Et même si, en face d'elle, elle a le très puissant "mur de l'argent" jadis vilipendé par Edouard Herriot, si elle doit affronter la vision économico-européenne de la droite allemande (je reste persuadé que si une constitution européenne véritable avait été mise en place, cela aurait limité certains dégâts), elle doit oeuvrer, tenir bon, tenir nombre de ses promesses. Alors qu'il était encore Premier Secrétaire du Parti Socialiste, François Hollande m'avait personnellement écrit pour me demander de m'engager à ses côtés, ce que j'ai fait; pendant la campagne, Vincent Peillon me remercia pour les suggestions que je lui fis: je crois qu'il est temps d'agir pour que l'espoir un temps activé ne dégénère pas en totale désillusion. Jean-François Kahn a fort justement écrit que celle-ci ouvrirait sur des lendemains très douloureux, les populistes étant aux aguets.
L'une des priorités absolues est la réforme nécessaire, ambitieuse et urgente - promise - de l'Education; une réformette des rythmes scolaires ne saurait dispenser de la refonte attendue. L'avenir du pays - économique, culturel, social, politique... - est conditionné par l'Ecole. Et, comme chacun le sait, tout commence à la maternelle et, surtout, au primaire. Au risque de paraître réactionnaire, je dois rappeler que la priorité doit être d'enseigner les fondamentaux que sont l'écriture, la lecture, l'orthographe et le calcul. La priorité doit être de prendre en compte, aussi, les difficultés sociales de certains élèves, dont certains viennent en cours le ventre vide: il faut généraliser les internats... Il faut aller prendre exemple là où les choses se passent bien; en Finlande et ailleurs. Il faut redonner l'envie aux jeunes diplômés d'enseigner en revalorisant le métier d'enseignant. C'est la grande cause nationale, pour l'avenir de la France. Bien sûr, là aussi, les oppositions sont multiples et diffuses; plus que l'idéologie, que le goût du moindre effort, je vois la menace inévitable et irréversible des nouveaux modes de fonctionnement liés aux nouvelles technologies qui privilégient la rapidité, l'éphémère, le manque de réflexion, l'affaiblissement et la paupérisation du langage et donc de la pensée. C'est ce que souligne Raffaele Simone dans Pris sur la toile. L'esprit aux temps du web (Gallimard, 2012): "L'idée que les médias sont la solution des problèmes de l'école est une idéologie élaborée par les industries de l'électronique avec le consensus des décideurs (...) Cela sans même se demander si ces trucs ont un prix mental, social ou d'intelligence." L'éducation, voilà l'un des défis majeurs de François Hollande, qui en avait fait l'un des thèmes principaux de sa campagne. Qu'il ait, avec son gouvernement, le courage de l'affronter; c'est autrement plus important que de publier le patrimoine plus ou moins exact de ses ministres! Et bien préparée et expliquée, cette nécessaire réforme pourrait recevoir l'assentiment d'une grande partie de la Nation - c'est-à-dire presque réaliser l'unité nationale...

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